Comme promis je vais m’atteler à poursuivre la discussion sous l'angle des « relations périphériques » qu’entretient la « magie du Chaos » avec les systèmes magiques préexistants.
Parler
de périphérie c’est déjà énoncer une évidence que récusera tout praticien de la
« magie de Chaos », et qui nous place en plein dans le procès
d’invalidation de la « magie du Chaos » en tant que méthode de dépassement du
socle magie tel qu'il nous est aujourd'hui connu.
Les praticiens de la « magie du Chaos » s’évertuent à nous la présenter comme
un non-système, et ce serait là justement sa spécificité. Or que
constatons nous ?
La « magie du Chaos » est née sous le signe de la dualité. Cette dualité c’est sa perpétuelle oscillation (tension) entre la tentation de se constituer en "système" (clos) et celle de se poser et d’agir comme un "non-système".
La
difficulté à trancher entre ces deux aspirations (prétention à renier toute
forme de développement de pratiques chaoticiennes sous la forme d’un système,
et la « fatalité » qui semble l’attirer en définitive à épouser les formes d’un
système comme on le voit avec l'extension de l'O.I.T : Ordre des Illuminés
de Thanateros) constitue sa « malédiction initiale », sa maladie infantile.
C’est l’éternel Icare présumant de ses forces et aspirant à défier les dieux
(les formes traditionnelles), qui finit par se brûler pour avoir volé trop près
du Soleil (prétentions de la magie du Chaos).
Les mages du Chaos ont essayé de résoudre cette tension au travers de
l’acclimatation de deux tendances fortes : EROS et THANATHOS.
Eros est la tendance qui les pousse à épouser les formes traditionnelles. Au
travers de cette démarche, tel Eros, le Chaote expérimente l’attraction,
l’attirance vers ce qu'il déteste (l'entropie propre à toute démarche
systémique). Cette tendance est double : elle est AMOUR-RÉPULSION.
Il « déteste » se fondre dans un système, mais il embrasse tout de même la
discipline imposée par les systèmes préexistants pour avoir un pied dans
l’occulte.
La répulsion c’est qu’il ne peut se départir de l’idée que la soumission même partielle à un système condamne l’expression du Souffle du Dragon en lui.
Certains
veulent faire croire que cette préoccupation serait le fondement même de la
magie du Chaos. Ils oublient que tous les véritables chercheurs (de quelque
bords qu’ils soient : RHP ou LHP) ont à cœur de garder intact le Souffle du
Dragon. Ils oublient que le Christ (qui n’est pas Chaote) n’a rien écrit, que
son enseignement était oral justement parce que comme lui, les maîtres
authentiques pensent que tout enseignement systématisé édifié sous la forme
d'un système codifié, écrit, est un enseignement mort, stratifié, sans aucun
SOUFFLE.
Et cette pesanteur de la mystique ils l’évitent à tout prix.
La périphérie suppose l’existence d’un centre à partir duquel se déploie la
« substance » d’un système magique.
Existe-t-il un « centre » autonome permettant de fonder une « magie du Chaos » ? En réalité non, à moins de tomber dans la deuxième tendance : celle de THANATHOS.
Un curieux paradoxe apparaît alors : après s’être évertués à nous démontrer que la magie du Chaos était un quelque chose d’à part, un non-système, certains chaoticiens reviennent aux bons vieux schémas qu’ils condamnaient auparavant : ils nous présentent la MAGIE DU CHAOS STRUCTURÉE EN ORDRE MAGIQUE AVEC GRADES ET CÉRÉMONIES (tel l’IOT).
Cette tendance que prend la magie du Chaos (le retour aux anciens systèmes dénoncés auparavant), est celle de THANATHOS : la forme du dard du scorpion ce qui a fait dire à certains chaoticiens que la « magie du Chaos » était MORTE PRÉMATURÉMENT (voir notamment les commentaires d’Apikorsus).
Pour en revenir à mon interrogation : existe-t-il un centre fondant la magie du Chaos ?
Ce «
centre » s’il devait exister, ne devrait son existence qu’à deux éléments :
1-L’affirmation que « RIEN N’EST VRAI, TOUT EST PERMIS ». Cette
affirmation est très liée au « saut paradigmatique » comme nous le
verrons.
CRITIQUE : Opérer un changement de croyance par un simple claquement de doigts est la principale critique qui est adressée à cette technique. Comme l’écrit Ray Monday (in « Fade to Grey : Chaos and Mediocrity ») : « L’accent que certains de ses tenants (de la Chaos Magick) ont mis sur le « saut de croyance », ou le terme mal placé de « saut de paradigme », mène à une situation où les pratiquants croient qu’ils peuvent adopter un système magique et l’utiliser temporairement par une connaissance superficielle de ses structures et formulations symboliques. Ceci, en soi, érode le concept de la réalisation magique en tant que résultat de la discipline, de l’étude et de la volonté. En traitant les systèmes magiques comme des « paradigmes » pouvant être adoptés et abandonnés à volonté, la Chaos Magick transfère l’absence totale de profondeur de la culture post-moderne dans l’occulte. En offrant à ses adhérents un accès à une grande variété de systèmes magiques, la Chaos mine la puissance de ces systèmes en encourageant les « magiciens » à acheter et à changer (de système) sans plus de considération qu’ils y mettraient à changer de chaîne de télévision ».
Si le saut de paradigme doit n’être qu’un jeu simpliste visant à essayer des systèmes magiques alors, cela nous semble inutile et vain, et il vaut mieux passer à autre chose.
2-L’existence (et encore une fois malgré les dénégations des magiciens du
Chaos) de postulats de base que DOIT accepter tout magicien du Chaos, alors que
cette dernière est présentée comme NON DOGMATIQUE : la croyance en l’existence
du Chaos sous la figure formulée par la physique quantique. Et c’est encore une
fois P. Carroll qui nous fournit le DOGME FONDAMENTAL que DOIT accepter tout
magicien du Chaos (Dogme qui en fait un système comme les autres).
Voici
comment se présente la démonstration : si Rien n’est vrai et tout est permis,
les lois de notre univers doivent correspondre à ce postulat, et c’est
l’explication que fournit justement l’étude la physique quantique.
Dans le Liber KAOS, P. Carroll nous dit que la physique quantique nous décrit
un univers basé non sur la causalité et le déterminisme, mais sur la
probabilité et l’indétermination. Selon cette vision de l’univers (qui produit
un paradigme particulier), tout est chaos et l’évolution ne va nulle part en
particulier. C’est la pure chance (le pur hasard) qui gouverne l’univers (…)
Nous sommes nés accidentellement dans un monde aléatoire, dans lequel très peu
est prédéterminé...
P. Carroll, Liber Kaos, P.78.
A partir de ce constat se déploie la « substance » ou plutôt la non-substance de la magie du Chaos, puisque toute la logique de la démarche chaoticienne provient du réexamen de systèmes magiques préexistant à la lumière de ce que le « chaote » considère comme la « vérité du moment ». La collusion (trop grande proximité) avec les disciplines scientifique est une démarche dangereuse, parce que les sciences humaines sont « évolutives », sujettes à des réexamens, sujettes à ce Karl Popper appelait le « processus de falsification ». Or la magie (je parle ici de la magie avant l’avènement de la magie du Chaos) n’obéissait pas au principe de falsification. Il n’est pas exclu que la science découvre un jour un autre paradigme mieux à même d’expliquer le Chaos que la magie quantique. N’oublions pas que le paradigme des praticiens LHP et RHP, bien que basé sur l’existence du Chaos (abyme), ne l’identifie pas à la réalité quantique. Nous avions parlé du CHAMP DE PURE POTENTIALITÉ, et ce champ n’est pas fondé sur la discontinuité, sur le hasard et l’indétermination (mais nous y reviendrons plus tard).
C’est cette démarche de connivence, de réexamen ou de réappropriation de doctrines préexistantes que j’appelle « relations périphériques ».
En réalité sans « systèmes magiques » préexistants il n’y a pas de magie du Chaos, d’où une extrême dépendance (un tribut) de la magie du Chaos vis-à-vis de systèmes qu’elle vitupère avec tant de véhémence, mais qui forment sa sève. En poussant la contradiction plus loin on pourrait dire que le caractère « révolutionnaire » de la magie du Chaos se borne en réalité au fait de donner une « seconde vie » à des systèmes qu’elle qualifie de trop sérieux et parfois même de sclérosés. Question : si un système est sclérosé, pourquoi ne pas en « créer » un « nouveau » ? Pourquoi faire œuvre de « nécromancie magique » en y « puisant » ce qui peut servir à sa démarche ? Et quelle démarche ?
II-LA DÉMARCHE DU SAUT PARADIGMATIQUE :
Pour Peter Carroll, le « saut de paradigmes » est « une technique qui consiste à changer arbitrairement son modèle (ou paradigme) de pensée et de magie ».
« Un chaote adoptera un paradigme aussi longtemps que celui-ci lui convient, et il en changera lorsque ce paradigme ne correspondra plus à sa compréhension des choses, ou pour en utiliser un autre. Par conséquent, un chaote peut-être un chrétien biblolâtre un jour, et wiccan le jour suivant, et ce (s’il le fait correctement), sans aucun problème ou conflit de croyance. L’adhésion est complète, et se doit d’être le résultat d’une recherche sérieuse si l’on cherche à atteindre une forme quelconque de succès » (Psyché, « Saut de Paradigme sur demande »).
La majorité des magiciens de la chaos préfèrent ne pas souscrire à un paradigme magique particulier, ils alternent leurs croyances selon leurs envies et leurs besoins magiques du moment. L’« âme » est alors conçue comme n’étant rien de plus qu’une étincelle de vie dotant les êtres vivants d’une conscience, comme l’écrit Carroll : « Le moi magicke n’a pas de centre, il n’a pas d’unité mais est un assemblage de parties qui peuvent temporairement s’assembler et se nommer elles-mêmes « Je » ».
Cette âme n’a ni qualité intrinsèque, ni personnalité, ni croyance propre. En ce sens, elle peut être « imprégnée » à volonté de telle ou telle couleur philosophique, religieuse, morale ou politique. Il n’y a pas de réalité supérieure pouvant contraindre cette âme à rester engluée dans la gangue dogmatique de tel ou tel paradigme ; la réalité magique, la volonté libre et les besoins prosaïques du moment font qu’il est naturel pour le chaote de s’en défaire, tel le serpent changeant de peau afin de grandir…Ajoutons encore que selon les chaotes, le saut de paradigme est essentiel afin de « tuer les idoles » et de fracasser les barrières de notre culture pour d’accéder à d’autres niveaux de conscience. Il y a sans doute autant de techniques et de modalités de sauts de paradigme que de chaotes. La lecture de Peter Carroll – qui est, comme nous l’avons dit, la source de ce concept dans la Chaos, laisse penser que le saut de paradigme est une démarche évidente, quasi scientifique. Cependant, le problème de la spiritualité n’est pas abordé et nous sommes alors dans un cul-de-sac. En effet, si le magicien passe d’un système de croyances à un autre, comment modifie-t-il sa perception du monde, sa « weltanschauung », son moi ? Puisque, comme l’écrit Carroll « chaque paradigme a une vision différente du « moi », comment le magicien parvient-il a modifié son « moi » afin de se fondre dans le paradigme ainsi ciblé sans obligatoirement « s’incarner » dans ce paradigme ? Selon nous, c’est impossible.
On ne peut revêtir impunément la tunique d’un inquisiteur sans vouloir, automatiquement, brûler l’hérétique qui se trouve dans le miroir devant nous. Une des méthodes utilisées par les chaotes afin de parvenir au saut de paradigme est celle dite du « cut-up » par laquelle on peut se décrocher de nos habitudes mentales induites. En magie, le cut-up peut mener à une interprétation méta-paradigmale du comment l’énergie et la signification des choses qui nous entourent peuvent être manipulées par nos moyens d’expression usuels (écriture, magie, peinture…). La méthode du cut-up consiste à prendre, par exemple, un texte que l’on découpe en phrases ou en mots avant de recombiner ces morceaux afin d’obtenir de nouvelles expressions du texte. C’est là un excellent moyen de briser la fainéantise habituelle que l’on adopte dans la réception d’un texte ou d’une image.
Pour résumer : les chaoticiens au travers du concept de "saut paradigmatique" n'accordent aucune importance à la "croyance" en soi. En fonction de ce concept, ils peuvent de façon temporaire adhérer au paradigme de l'héritage divin de la magie (si ce paradigme peut leur apporter un résultat quelconque) et réfuter demain ce même paradigme pour en épouser un diamétralement opposé si ce dernier devient plus porteur pour eux au moment où ils l'embrassent. Ce qui compte c'est la praxis (résultat que peut apporter la pratique).
Quelqu’un a bien résumé la RÉALITÉ de la démarche (en terme finalistique) de la
« magie du Chaos ». Le terme utilisé par l’un des participants
PSYCHO-SORCELLERIE nous plonge dans le cœur du débat.
KHEMXNUM


